• PREMIER PRIX DU CONTE 2012

      

      

    CONTE de Frédéric ROCHE  

    Premier PRIX au Concours de la S.P.A.F Midi-Pyrénées 2012 

     

                          

      « DU COURAGE MODESTINE, DU COURAGE ! » 

     

    « Du courage Modestine, du courage ! » et, joignant le geste à la parole, il me donna un coup de son bâton sur l’échine. Du courage Monsieur, il m’en a fallu ! D’abord pour supporter cet extravagant personnage, ensuite pour parcourir le périple qu’il m’imposa et qu’il avait tracé dans sa cervelle tourmentée. 

     

    Mais une ânesse achetée à un maquignon auvergnat qui ne vit que pour ses sous, n’a pas le droit à la parole. De toute façon, nous les animaux nous ne parlons pas, à part à ce qu’on m’a dit quelques oiseaux bariolés de chez les sauvages qui savent répéter quelques mots des hommes et qu’on exhibe pour  épater la galerie. Mais vous Monsieur, c’est pas pareil : vous écoutez et vous semblez parler avec les yeux, comme nous les bêtes, c’est pour ça que je vous raconte. Rapprochez-vous, il y a assez de place sous ce porche pour tous les deux et il pleut sur le Pont-de-Monvert comme il ne sait pleuvoir qu’en Lozère lorsque l’automne sent déjà l’hiver. Regardez-moi, je ne suis pas grande et je ne suis pas bien forte et pourtant… 

     

    En m’achetant au Monastier-sur-Gazeille où on m’avait baptisée « Modestine », je m’attendais à beaucoup de choses, mais à ça ! 

     

    Mon nouveau propriétaire, un écossais – cela a son importance, Monsieur, cela a son importance – était pâle, falot, malingre et délicatement pingre. Il rêvait de traverser le pays camisard : les Cévennes : il était parpaillot. C’était un homme pointilleux, il avait tout préparé, tout organisé dans les brumes de son Ecosse et de sa tête. Ce n’était plus un voyage, c’était une expédition. Il aurait voulu traverser les territoires de Indiens d’Amérique – vous savez ceux qui ont des plumes sur la tête…Vous ne savez pas ? Cela ne fait rien, c’est pour dire, il n’aurait pas emporté plus de matériel. 

     

    Il se prénommait Louis-Robert. Quand on affuble quelqu’un d’un prénom pareil, il faut s’attendre au pire  et le pire, je l’ai eu sous les yeux et puis… sur l’esquine ! Un sac de couchage en peau de mouton pour au moins quatre personnes, un révolver, une lampe, une casserole, une lanterne, des livres, des rechanges et même un costume, des chandelles, un couteau long comme un sabre, un gigot, une bouteille de vin, du pain noir et blanc et un gâteau au chocolat dont je n’ai jamais su le goût... : un bric-à-brac de cent kilos qu’il m’a ficelé sur le dos, à moi Monsieur qui n’ai jamais tiré qu’une petite charrette.  

     

    « Du courage ma belle ! Du courage ! » qu’il m’a dit en appuyant son coup de bâton en quittant le Monastier-sur-Gazeille, « les Cévennes c’est tout droit et Alès, dans le Gard, nous attend pour la gloire ». 

     

    Les pattes m’en flageolèrent … Ce n’est pas parce qu’on est un animal qu’on ne sait pas sa géographie. Dans les foirails, on croise d’autres ânes, on se parle de nos pays, on se les explique. Bien sûr, je ne saurais pas vous montrer le Gard sur la carte des hommes mais je savais que c’était de l’autre côté des montagnes, de l’autre côté du Causse : pour moi, c’était 

    le bout de monde ! 

     

    Je me suis rebiffée et, quelques lieues plus tard, alors que nous entrions dans un village que l’on appelle Ussel, je lui mis son barda sur le pavé. C’est sous les regards goguenards des habitants que nous traversâmes l’agglomération, car son paquet…il se le portait sur les épaules…  Et puis ce fut Langogne, une grosse bourgade où nous fîmes sensation mais, après Langogne  Monsieur, tout de suite ça grimpe jusqu’à des mille mètres et le barda, un tantinet allégé, je le reconnais, c’est moi qui l’avais sur le dos ! 

     

    « Bienheureux celui qui a inventé l’aiguillon » disait-il et il en  jouait volontiers sur mes fesses. Comme il maniait mieux la plume que les courroies, il amarrait mal mon fardeau et je porte les traces des plaies qui mirent longtemps à cicatriser, ce qui ne l’empêchait pas de me houspiller continuellement. J’ai souffert Monsieur, j’ai souffert ! 

     

    « Du courage Modestine, du courage ! » et..vlan un bon coup d’aiguillon en traître « avance bourrique ! » 

     

    Le monuments et les paysages ne l’intéressaient guère. Il faut dire que nous étions encore en pays catholique. Lui, ce qui le pressait, c’était de respirer l’air huguenot de Jean Cavalier, de Roland…de tous ces malheureux qui moururent sur le bûcher en chantant des versets bibliques : il en avait plein la bouche !  Néanmoins, un soir, c’est avec joie qu’il accepta l’hospitalité des bons moines de Notre Dame des Neiges pendant trois jours : pâle, falot, malingre et, en plus…hypocrite !  En fait, il allait un peu au hasard. 

     

    Je me cassais les reins sur des monts et des cols dont je ne me souviens que de quelques  noms : le col Santel, le mont Lozère, le col des Finiels. Nous bivouaquions la nuit autour de sa lampe et il s’amusait à se faire peur. Espérait-il l’apparition d’une nouvelle bête de Gévaudan ? Il me racontait des histoires à me faire dresser les poils sur la tête, pleines de pirates et d’iles aux trésors et puis celle d’un gentil médecin qui avalait un élixir pour se transformer en monstre. Il disait aussi qu’un jour il écrirait tout ça. Dieu nous en préserve ! Je crois qu’il était à l’envers dans sa tête : un jour bon, l’autre non, comme son docteur Jekyll. 

     

    Enfin nous fûmes où nous sommes ce soir :le Pont-de-Monvert et, toujours il répétait « Courage Modestine, courage ! » et un petit coup d’aiguillon.. « bientôt nous serons à Florac et tu vas voir ce que tu vas voir : les Cévennes Modestine ! Les Cévennes ! » J’ai vu ! 

     

    J’ai vu Florac et j’ai encaissé le mont Aigoual dans les pattes. Les Cévennes Monsieur, c’est à la fois magnifique et terrible, sauvage et désertique avec des gens qui vous lâchent les mots, comme à regret, avec parcimonie, comme si c’était des écus. Et le vent, toujours soufflant qui  vous fait des illuminés à la pelle. J’ai vu….Et quand nous sommes arrivés à Saint-Jean-du-Gard, au bout de son voyage, il m’a vendue pour trente cinq francs à un marchand de charbon ! D’abord je n’y ai pas cru, puis, au bout de trois jours et trois nuits, j’ai rongé ma longe et je m’en suis retournée chez moi. Telle que vous me voyez, je vais à Monastier et vous Monsieur, et vous ? 

     

    « Oh ! moi Modestine, je suis un provençal des Basses Alpes et je m’en reviens d’un pèlerinage à Grisac, un hameau du village de Le Pont-de-Monvert. Là est né un petit Guillaume de Grimoard qui deviendra pape et saint sous le nom de Urbain V.  Ici, en pays protestant on fait semblant de ne pas le connaître. Il est enterré à Marseille.  Je lui avais promis ce pèlerinage s’il me guérissait d’une fluxion de poitrine qui me menait tout droit à la tombe, J’ai guéri. Je suis venu et, maintenant je retourne à Valensole  mais, tu sais, chez moi on m’appelle le fada. Dans leurs bouches ça veut dire « fou ».  

     

    « En fait, dans ma langue, le fada c’est celui qui parle aux fées mais je parle surtout à tout ce qui porte plumes et poils et…j’évite les hommes.   Je suis un fada qui dérange car mes parents m’ont laissé du bien : une belle ferme sur les plateaux avec beaucoup de terre autour et, quand je suis rn plein mitan de mon domaine et que je tourne sur moi-même, au-delà de mon mauvais blé, je vois le Ventoux, Lune, les Monges, l’Estrop et toutes autres montagnes qui écrasent Moustiers et Riez pour aller tremper leurs pieds dans la Durance. 

     

    Mais, ce qui les révolte c’est que sur mes terres, je ne veux pas leurs condamnés à mort. 

    Je ne tue pas Modestine,  je ne tue pas : ni les moutons, ni le cochon, ni les poules, ni le renard…je me protège de lui mais je ne lui veux pas de mal. 

     

    Mon courage à moi Modestine c’est de ne pas penser comme les autres et j’en suis fier ! 

    Alors petite ânesse, si l’idée de me suivre te tente le cœur, chez moi il y a une place pour toi » 

     

    Elle le suivit et longtemps elle brouta les prés alpins. 

     

    Aujourd’hui ils reposent tous les deux sous le même cyprès. 

     

    Dans ce paradis où ils sont – et qui n’est pas celui de Monsieur le Curé, ils rencontrent Francis Jammes ce poète naïf, la plus belle des âmes, qui disait préférer au paradis des hommes celui, humble et discret, des petits ânes gris.  Ils voient aussi Louis Pergaud pour qui tous les chiens s’appellent « Miraut » et puis La Fontaine, Madame Colette et même un ours mal léché, tout frisé, avec de grosses moustaches et qui sent toujours la pipe froide. Il a dit une fois que leur histoire avait inspiré un grand écrivain espagnol et que ce monsieur : Juan-Ramon Jimenez a écrit un chef-d’œuvre qui enchante tous ceux qui aiment les ânes intitulé « Platero et moi ». 

     

      


  • Commentaires

    1
    Samedi 29 Juin 2013 à 18:04

    ce conte est ravissant, et sans en avoir l'air plein d'érudition, d'humour, de charme et d'amour des animaux : bravo Monsieur ROCHE !

     

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