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    LIBERTÉ

     

     

    Serais-je saule aux branches fines

    Livrant son or au gré de l’eau ?

    Pour qu’on m’attache des racines,

    Serais-je pin, chêne, bouleau?

     

    Certes, je garde la mémoire

    Du sol natal et des aïeux,

    Mais mon histoire est mon histoire,

    Ils n’en sont ni maîtres ni dieux.

     

    J’aime mieux source que racine :

    L’eau vive frayant son chemin

    Sous mille formes se décline

    Pour changer hier en demain ;

     

    Ici rivière, ailleurs lagune,

    Étang paisible ou tourbillon,

    Rongeant le roc, berçant la lune,

    Elle abreuve fauve et sillon.

     

    La vie est semblable à l’eau vive :

    Que la conduise la bonté,

    Peu nous importe sa dérive

    Loin du totem jadis planté !

     

    Autant que toute chose humaine,

    La coutume connaît l’erreur ;

    Je ne veux pas la dire vaine,

    Mais ses abus portent malheur.

     

    Je vais, je viens, je ris, je pense,

    Je pèse le bien et le mal ;

    L’esprit plus que le monde immense

    À mes yeux prête son cristal ;

     

    La sagesse estime l’usage

    À ses bourgeons d’humanité,

    Et contre ses gales ménage

    Une lucide liberté.

     

                                              M.J. BERTAUX


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    CRÉPUSCULE

     

    (Gérardine)

     

      

    Par les beaux soirs d’octobre au ciel immense et gris,

    Quand le déclin du jour hésite au bord des terres

    Et que la nuit suspend l’envol des noirs esprits,

    L’espace ouvre son vide aux innocents mystères

    Des songes où se plaît le cœur le mieux compris.

      

    La brise tendrement brasse en vagues légères

    Des fantômes frileux comme un retour d’exil,

    Des spectres incertains, des formes éphémères,

    Que l’on sent près de soi flotter, peuple subtil :

     

    On dirait qu’empêtré de leur foule confuse,

    Demain cherche à tâtons dans hier son profil,

    Tandis que l’ombre lente au chagrin se refuse ;

     

    On sourit à l’écho de bonheurs défleuris

    Qui s’éparpille, grêle, en son de cornemuse, 

     

    Par les beaux soirs d’octobre au ciel immense et gris.

     


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    PAROLES DE GISANTE

     

     

     « Vous qui lorgnez de haut nos corps roides et froids,

    Nos mains dévotement jointes sur une croix,

    Nos fronts muets étreints dans l’étau des couronnes

    Et nos bliauts sculptés en longs plis monotones,

    Sous les carcans de pierre, entendrez-vous les cœurs

    Battre l’ardent rappel de fièvres, de fureurs ?

    Savez-vous que je fus duchesse et deux fois reine ?

    Que j’osai soulever ma rancœur souveraine

    Contre l’époux qui dort à présent près de moi, 

    Pour voir périr aussi mon fils, tout juste roi,

    Puis ma bru, vaine veuve aux entrailles stériles ?

    Voyez-nous reposer côte à côte, tranquilles,

    En paix dans le tombeau comme jamais vivants,

    Quand notre orgueil jetait ses cris aux quatre vents !

    Ne sommes-nous vraiment qu’un dur poids de Carrare

    Étendu sous la voûte où le songe s’égare ?

    Ou notre âme parfois vient-elle obscurément

    Verser à notre ennui son doux chuchotement,

    Sous l’éternel regard qui de partout peut-être,

    Du vitrail, de l’ogive ou des tréfonds de l’Être,

    Voit comme une fragile et frivole entité

    Ceux qui sont en ce monde et ceux qui l’ont quitté,

    Nous, spectres cuirassés de roc incorruptible,

    Et vous, passants d’un jour que le temps prend pour cible ? 

    Votre pas qui s’éteint, qu’emporte-t-il d’ici ?

    Un souvenir bientôt recouvert d’un souci,

    Confuse image au bord d’une vague pensée,

    Étincelle dans l’ombre à l’instant effacée…

    Vous oublierez, nous dormirons encore un peu,

    Sans émois, sans soupirs, sans tendresse et sans feu,

    Puis nous disparaîtrons quand on verra la pierre,

    Marbre même et granit, se résoudre en poussière."

      

      

      

    (Poème primé au concours de la ville d'Aix-en-Provence 2012 organisé par l'association culturelle HORIZON.

    Prix du Roy René, catégorie poésie classique).

      


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    LE JARDIN DÉLAISSÉ

      

      

      

    Du sol sec cent fois rebattu,

    Entre le chiendent et la mousse,

    Obstiné, le narcisse pousse

    Et flamboie à fleur que veux-tu;

     

    L'ancolie et la primevère,

    En sauvageonnes sans façons,

    Aux allées comme au vieux gazon,

    Prodiguent leur graine légère;

     

    L'iris foisonne; du lilas

    Les drageons lutinent les branches;

    Le rosier pimprenelle épanche

    Le fouillis de ses falbalas:

     

    Ô jardin que la main délaisse,

    Paradis perdu sans fracas,

    Fruste éden qui ne songes qu'à

    Fleurir et refleurir sans cesse,

     

    Ô frère naïf de ce Mont

    Où la Muse oubliée sommeille,

    En rêvant qu'un Orphée réveille

    Les rythmes purs que nous aimons!

     

     


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                                    VIEILLIR

     

    Soudain le temps a rétréci ;

    Nous n’irons plus jamais ensemble

    Frayer les sentiers sans souci

    Où nos pas s’inventaient un amble.

     

    Plus jamais la vie en nos corps

    N’épanouira la merveille

    D’un être neuf, dont le décor

    De notre avenir s’ensoleille.

     

    Plus jamais nous ne dormirons

    Sans peur d’une aube désastreuse,

    Ni n’effacerons de nos fronts

    Les rides que l’angoisse y creuse.

     

    Le temps emporte, amis, amours,

    Vos chants, vos rires, vos caresses,

    Et peut-être viendront des jours

    Où j’en  oublierai la tendresse.

     

    Mais vous serez, amours, amis,

    Dans les trous noirs de ma mémoire,

    L’envers généreux du semis

    Qui grain par grain brode une histoire.

     


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