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    1er Prix Section Humour

    CIRCUS

    Sornet


    "L'avaleur n'atteint pas le nombril des aînées !"
    Hurlait rouge et jaloux le noir cracheur de feu
    Enviant l'appétit du dévoreur d'épieu
    Lui qui n'ingurgitait que poudres calcinées.

    Dans ce cirque ambulant des luttes acharnées
    Opposaient chaque soir l'arracheur de cheveu,
    Le dresseur de têtards, le redresseur de pneu
    Au dirigeant du chœur des truites saumonées.

    Même les poux savants sous leur macaroni
    Ne s'attardaient jamais, le spectacle fini,
    Lui préférant l'abri du flanc d'un chien de chasse.

    Il n'est pas étonnant qu'un jour, du poulailler,
    Un aigrefin landais balança son échasse
    Sur ces bruyants crétins qui l'avaient réveillé.

    Roland-Pierre HUGUET

     


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    Chat chat chah

     

     

    Il était une fois

    Un chat laid comme un pou

    Dans un chalet des Vosges

    C’était un chat pelé

    Le chat du sacristain

    Qui disait ses prières

    Avec son chapelet

    Un chat loupé en somme

    Bien qu’ayant, chat oblige,

    Démarche chaloupée

    Mais aussi un chat rond

    Dormant dans la charrette

    Du charron son voisin

    Et souvent un chat pitre

    Passionné par les livres

    Parfois c’est un chat teigne

    Balançant des marrons

    Au chat teint au henné

    Par le voisin coiffeur

    Aux beaux cheveux châtain

    Mais à ce chat cela

    On lui pardonne vite

    Car dans la vigne proche

    Ou pend le chasselas

    Il chasse les rongeurs

    Un jour un chah d’Iran

    Qui était de passage

    Acheta ce chat ci

    Pour une vraie fortune

    Mais bien vite le chat

    Alla sous le châssis

    Du tracteur d’un voisin

    Paysans se cacher

    Et le chah repartit

    Sans argent et sans chat

    Mais notre sacristain

    S’en trouva enrichi

    Et garda avec lui

    Son petit chat chéri

    C’était certes un chat laid

    Mais en chat très précieux

    Que ce matou châtré

    Tendre et câlin à souhait

    Qui d’un simple ronron

    Merveilleux et magique

    Vous met le cœur en joie.

     

     

    Hélène PELERAN

     


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    Sébastien Mayot

     

    Innocent

     

    — Puligny Montrachet, millésime 2008.

    Innocent versa une pluie d’or fondu dans les verres de ses convives et repartit en cuisines. Personne ne parlait ; on ne percevait que le glouglou du vin mêlé à l’orchestre du Beau Danube Bleu.

    — Strauss fils n’a qu’à bien se tenir, lâcha Boniface dans un soupir extatique. S’il a mis du talent dans son fleuve, les vignerons bourguignons ont sans aucun doute employé tout leur génie à la confection de ce cru…

    Alix acquiesça en silence, tandis que Hugues plongeait le nez dans son verre. Carafé, le vin libérait tous ses arômes et l’enivrait avant même que de le goûter.

    — Foie gras au torchon maison, ajouta Innocent lorsqu’il revint déposer les assiettes devant ses hôtes.

    — Canard ?

    — Canard, répondit-il dans un sourire pendant qu’il ajustait sa serviette.

    Le Beau Danube Bleu cessa de couler, s’effaça derrière les cordes d’une sérénade de Mozart.

    Eine kleine Nachtmusik… Vous poussez la perfection jusqu’à assurer la volupté de nos oreilles, Innocent, et je dois dire que ces violons retranscrivent assez bien le plaisir qu’éprouvent nos papilles, flatta Boniface.

    — Mes goûts musicaux sont simples.

    Il semblait presque s’excuser avec cette réponse, aussi Alix nuança-t-il :

    — Si ce n’était que ça. Vous rivalisez de raffinement avec les meilleurs restaurateurs : ce repas, exquis en tout point, promettait de l’être dès la porte de la salle à manger. Vous avez un talent rare pour l’ornementation, un goût inné pour la décoration ; on le retrouve jusque dans votre vaisselle.

    — Mais… vous avez raison ! s’exclama Hugues, qui venait de finir son plat. Que vois-je au fond de mon assiette ? Vous intéresseriez-vous aussi à la mythologie ?

    — C’est exact. Ces esquisses sont celles d’un célèbre mythe grec. Qu’en dites-vous : cet homme attablé, qui tend les mains sans parvenir à se saisir des mets divins, le nectar et l’ambroisie, qui est-il ?

    — Serait-ce… Tantale ? demanda Alix avec précautions.

    — C’est exact, une fois encore !

    — Soyons heureux de ne pas être voués au même supplice ! Nous priver de votre foie gras aurait été sacrilège, mon cher Innocent. D’une certaine manière, nous sommes un peu les égaux des dieux, ce soir.

    — Puisque vous en parlez : avec un peu d’attention, vous pourrez distinguer Pélops, le fils de Tantale, sur cette gravure.

    — Pourtant… ce Tantale semble bien seul à table !

    — Et… avec un petit effort d’imagination ?

    Il défia ses invités d’un sourire, qui plongèrent le nez dans leur assiette. Après de longues secondes où de rares hypothèses, peu convaincantes, furent avancées, Boniface jeta les armes :

    — Je donne ma langue au chat. De toute évidence, Tantale est seul.

    — En vérité, non, corrigea Innocent. Vous voyez ce plat de viande, non loin du nectar ?

    — Absolument. Mais quel lien avec Pélops ?

    — Eh bien, Pélops est en réalité…

    *CLING CLANG*

    Un bruit de cuivre se fit tout à coup entendre, interrompant Innocent dans ses explications et troublant l’attention de ses convives.

    — Qu’est-ce ? s’inquiéta Boniface.

    — Canalisations, répondit-il, laconique. Je dois m’en occuper dès demain.

    — Le rendez-vous avez le plombier est-il pris ?

    — Je verrai déjà moi-même ce qu’il m’est possible de faire.

    — Grands dieux ! Avez-vous un défaut, Innocent ? Vous devez bien avoir un pêché mignon, une faiblesse !

    — J’aime manger, sourit-il à nouveau.

    — Vous êtes un touche-à-tout et, si je peux me permettre, un excellent parti. J’ai peine à croire que vous soyez encore célibataire !

    — « Encore » n’est peut-être pas le mot juste. J’ai déjà été marié. Trois fois.

    — Eh bien ! Sans indiscrétion de ma part, se préserva Hugues avec maladresse, oserais-je vous demander les raisons de ces mariages multiples ? Divorces ?

    — Oui et non. Mes trois femmes m’ont quitté du jour au lendemain.

    CLAK !

    Un nouveau claquement se fit entendre depuis la cave. Personne ne sembla s’en alarmer.

    — Il doit pourtant bien avoir une raison à cela, insista Hugues.

    — Disons… que je les aimais un peu trop, conclut Innocent avec malice. Veuillez m’excuser, le rôti de porc ne souffre pas la surcuisson.

    Il quitta la table pour rejoindre à nouveau les cuisines.

    CLAK !

    — Espérons qu’elles n’aient pas été les proies de ce fou dangereux qui sévit depuis deux ans, lâcha Boniface à voix basse. Est-il croyable que la police n’ait toujours pas mis la main sur lui ?

    — Certaines personnes déploient des trésors d’imagination à œuvrer pour le bien, quand d’autres usent de leur génie pour satisfaire leurs plus bas instincts et faire le mal, expliqua savamment Alix. Dans ce cas précis, c’est à un magicien que nous avons affaire : aucun corps des portées disparues n’a été retrouvé, même — passez-moi l’expression — par morceaux. Que peut-il bien en faire ?

    CLAK !

    Le silence s’installa à table. Chacun concevait ses propres hypothèses dans son esprit. Ce furent les savoureuses fragrances du rôti qui ramenèrent les trois convives à la réalité du repas.

    — Quelle tendresse ! La cuisson est juste parfaite, Innocent. Je crains que ses jours en soient fort compromis…

    — Alors peut-être devrais-je aller chercher davantage de vin, s’amusa-t-il. Saint-Émilion, millésime 2007.

    CLAK !

    Le rubis sanglant du vin étancha la soif des verres. Innocent s’excusa ensuite, quitta la salle à manger et ferma la porte derrière lui. Il n’entendait que partiellement les discussions de ses hôtes, et leurs paroles ne furent plus que lointaines lorsqu’il eut tiré la porte de la cave derrière lui. L’obscurité et la tranquillité auraient été presque totales, n’étaient un mince filet de lumière et le claquement qui persévérait à intervalle régulier. Il devait y mettre fin, avant que ses convives ne soient gênés par ce tapage. Cette soirée se devait d’être parfaite.

    Il alluma l’unique ampoule de la cave, qui diffusa sa faible lumière dans le long escalier qui pénétrait sous le sol. Tout en sifflotant, il ignora la source du bruit, avança à pas sûr jusque vers les repose-bouteilles et s’empara d’un Saint-Émilion. 2007. Quand il fut en possession du cru, il revint sur ses pas et lâcha quelques mots impatients dans la pénombre :

    — Eh bien, eh bien… Fermons-la pour de bon.

    Bouteille à la main, Innocent avança. Il ferma le soupirail mal fixé que faisait battre le vent ; et il remonta, en sifflotant, auprès de ses convives.

     

     


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    3ème Mention : Dany BATAILLE LAVERNHE (31 – Toulouse) pour « Mots invariables »

      

    Mots invariables

     

    « Le jour, entends-tu le jour ? La rue, entends-tu la rue ? L’heure, entends-tu l’heure, sonnante, frappée, prévue ? Entends-tu l’heure, de cinq à septembre ? » 

    Sur les fenêtres de la classe, le gel trace son chemin éphémère dans des paysages en dentelle et l'enfant chante en silence pour sa grand-mère Marie partie depuis si longtemps.

    Crissement de la craie !

    « Je vais vous montrer comment traiter le sujet ! »

    Les mots magiques sont tombés. Sous le marteau, frappés les mots. Sous la roue, écrasés les mots. Martyrisés les mots devenus plats. Seule sur terre, ciel ouvert... Il lui manque l’ombre, il lui manque l’écho. En exil les rêves perdus. Mise à nue la feuille blanche. Rien d’autre posé sur rien. L’irréel.

    « Toi ! Cherche dans ta mémoire quelques mots invariables ! »

    La mémoire ? Laissez-la en paix la noire ! Elle n’a rien à dire à la postérité. Quel temps l’égare ? Quel temps l’efface ? Loin des chagrins qui se dérobent, un brouillard épais couvre les phrases. Il faudrait rattraper le présent, suivre le passage difficile de la forêt des cloches secouées, retrouver l’esprit de mots réincarnés et leurs traces légères sur la glaise profonde.

    Mots invariables ? Elle savait... Mais que savait-elle ?

    « LONGTEMPS, TOUJOURS, AINSI ICI, MAIS EN VOILA ASSEZ AUJOURHUI, DEMAIN, UNE FOIS DEHORS, PLUS LOIN, PLUS HAUT, AILLEURS… »

    Sonnerie stridente…

    La fillette pense un instant à Marie qui pleurait lorsque sonnaient les cloches des mariés. Dehors, l’horizon est une peau qui palpite... Une ombre écrit à l’encre invisible un moment lointain enfoui, un moment douloureux, un souvenir silencieux.

     

    « L‘heure s’est enfuie, à la bonne heure, d’heure en heure, il n’est plus l’heure.

    La nuit, entends-tu la nuit ? »

     

     


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    Séance à Venise


    En ce début septembre deux mille quinze, je m’installais pour une année dans l’immense appartement de Tatiana. Ma jeune collègue partait effectuer une longue formation à l’autre bout du monde. Elle m’avait téléphoné peu de temps auparavant et m’offrait l’opportunité de humer l’air marin de Venise. Sa principale inquiétude, disait-elle, était certes de laisser sa clientèle à laquelle elle était fortement attachée, mais surtout de perdre les intérêts financiers que les séances dans son cabinet lui permettaient de gagner.
    - Tu comprends, je dois m’acquitter de mon crédit immobilier !
    Je comprenais fort bien et sautais sur cette occasion inespérée de m’échapper du marasme dans lequel je m’étais installée après mon divorce d’avec Vincent. J’acceptais sans repentir, réfléchissant à peine. Il y avait beaucoup d’avantages à honorer une telle proposition. Ainsi, le pacte fut scellé. J’occupais les lieux sans restriction, m’occupais des plantes, du chat, des clients, de l’atmosphère de la ville… Les honoraires des séances en tant qu’astrologue me revenaient de plein droit. J’avais toute la confiance de Tatiana. Il eut été idiot de refuser.
    Le cabinet se situait dans l’appartement. Ce dernier, exposé est-ouest, baignait, les jours de beau temps, dans une lumière blanc doré du matin au soir. Il suffisait de suivre le soleil en se déplaçant de pièce en pièce. Et faire le trajet inverse lorsque l’ombre seyait davantage à mon humeur. À peine franchi le seuil, j’aimais sans réserve cet endroit. Le bonheur suprême restait le lever du jour. J’ouvrais les fenêtres et contemplais la lagune sur fond de cris de mouettes. Le visage de Vincent s’estompa ainsi imperceptiblement. Il perdit bientôt toute consistance réelle. Venise possédait cette force étonnante et douce d’effacer la mémoire de ses habitants pour revêtir leur âme de songes. Au fil des semaines, je devenais une page blanche prête pour l’écriture d’une histoire insolite. J’étais loin de me douter que ce nouveau récit éveillerait en moi la trace d’une mémoire bien plus ancienne que celle de mes années passées en compagnie de mon ex-époux.
    Afin d’étayer son argumentation sur l’avantage d’échouer chez elle, Tatiana avait clamé dans son cellulaire que j’étais en terrain conquis avec l’horloge astrologique de la Piazza San Marco.
    - Regarde-la tous les jours, elle te transmettra le savoir des Anciens et t’apportera la réponse aux questions les plus insolubles, avait-elle renchéri encore.
    Bien qu’en matière de connaissance, il m’était plus facile d’ouvrir un livre, je m’adonnais cependant à l’exercice proposé par ma jeune amie et méditais sur mes séances en face de l’édifice. L’horloge avait comme particularité de tourner autour d’un zodiaque et de décrire les différentes phases lunaires au cœur d’un cadran découpé par tranches de vingt-quatre heures. Une merveille technologique sans précédent monté de toutes pièces au XVème siècle. Je résolvais de la sorte bon nombre de particularités inscrites dans le thème de mes clients, puis, à l’approche du soir, descendais vers la lagune. J’éprouvais le plus grand délice à percevoir une légère inflexion de la lumière transformant ainsi le littoral contemplé la veille en un paysage inaccoutumé. La Sérénissime, de son illustre nom, était une femme aux humeurs changeantes, délivrant ainsi, à ceux qui savaient la regarder, la joie de vivre, la nostalgie des heures de gloire, le frémissement d’une beauté en état de grâce. Et bien d’autres nuances où la saveur d’exister se fondait dans le décor d’un déclin qui se refuse.
    Les heures, les semaines passèrent dans ce climat de quiétude plate, jusqu’au jour où survint un étrange jeune homme en quête de sens.
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    Le portable sonna au moment où je dégustais un plat de spaghettis, agrémenté d’un verre de Lambrusco. J’avais oublié de l’éteindre pendant ma pause-déjeuner et décrochai par automatisme.
    Un homme toussant gras ânonnait d’une voix éraillée quelques mots en mauvais italien avec un très fort accent français.
    - Vous pouvez me parler en français, lui répondis-je, je suis française.
    J’entendis, à travers le cellulaire, un superbe raclement de gorge accompagné d’un gros soupir puis :
    - C’est formidable, j’ai frappé à la bonne porte !
    S’ensuivit un silence démesurément long pour une conversation téléphonique. Je résolus de relancer le singulier échange.
    - Que puis-je pour vous ? questionnai-je légèrement agacée.
    - Évidemment, lorsqu’on s’adresse à une astrologue, un rendez-vous pour l’élaboration de son thème.
    Le ton de voix, quoique perdu dans la masse de bruits gutturaux divers, était emprunt d’un certain dédain, qui, curieusement, fléchissait en petits halètements en fin de phrase.
    Je n’avais guère envie de m’occuper de cet individu, mais soudain, pensant à Tatiana, m’apparut le but lucratif de la séance. J’acceptai par amitié.
    - Convenons ensemble d’une heure et d’un jour !
    - Que pouvons-nous faire de plus, nous sommes dans l’espace-temps ! répliqua mon interlocuteur.
    Là, il a dû hausser les épaules, ai-je pensé. Je décidai tout à coup, en prévision des rendez-vous à venir, d’élaborer une parade vis-à-vis de cet énergumène.
    - Là, vous avez haussé les épaules, assurai-je avec ironie.
    Je ne crus pas si bien dire et si vite, car à ma grande surprise, mon futur patient parut décontenancé. Il bégaya pendant d’éternelles secondes la lettre b. J’en profitai pour avaler une gorgée de Lambrusco.
    - Bien ! Faisons vite, arriva-t-il enfin à prononcer, j’ai besoin de quelques éclaircissements sur ma situation présente.
    Après avoir découvert, de manière inopportune, une blessure existentielle derrière les airs empruntés de l’homme, ma voix se fit chaleureuse et maternelle :
    - Je suis là pour ça. Que dites-vous de demain à 15 heures ?
    - Parfait ! me répondit-il.
    Il raccrocha tout aussitôt sans que je pusse connaître son identité, me laissant perplexe, quelque peu inquiète. L’idée me vint, comme il arrive dans de tels cas, de ne pas ouvrir à l’inconnu au coup de sonnette fatidique.
    Le lendemain à l’heure indiquée, sans une minute de plus, sans une minute de moins, on tambourina fébrilement à la porte. Mon cœur sursauta tandis que le chat courut en miaulant jusque devant l’entrée. Dans mon application à vouloir rester la plus discrète possible, je fis le contraire. Choisissant les lattes silencieuses d’un plancher plutôt craquant, je dérapai et, pour éviter de tomber, m’agrippai à la petite étagère dans le couloir. La fis tomber. Je me retrouvais par terre au milieu d’objets hétéroclites. Tout ce concert de chutes eut un effet sonore bien supérieur à l’annonce de la visite. J’étais cuite.
    Mon patient, ignorant davantage encore la sonnette, frappait de plus belle à la porte. Il criait
    d’une voix forte :
    - Que se passe-t-il là-dedans ? Ouvrez vite.
    Comme je ne répondais pas, réfléchissant à l’attitude à adopter, l’inconnu, me croyant certainement inconsciente, appela les secours. Je me précipitai devant la porte d’entrée et ouvris sans faiblir.
    - Vous êtes fou, que faites-vous ?
    Mais lui, parlant dans son cellulaire, annonça :
    - Elle vient d’ouvrir, laissez tomber !
    Puis, il raccrocha sans attendre de réponse, ce qui me donna à penser que là était sa marque de fabrique dans l’art de communiquer avec les autres. Je fus rassurée un bref instant et le fis entrer. Il passa devant moi le nez haut et les lèvres pincées, éveillant en mon âme un trouble lointain et flou. Son allure vestimentaire n’apaisa en rien le mal-être qui peu à peu se distillait sournoisement au plus profond de ma chair. Habillé en gentilhomme du XVIIIe, mon visiteur s’adonnait à une gestuelle précieuse au milieu de ses dentelles et brocards en fils simili or. Il plongea sa main longiligne et baguée dans ses froufrous, en sortit un mouchoir finement brodé, lequel, après avoir effectué de multiples arabesques dans les airs, échut sous son œil droit. Il essuyait une larme.
    - Vous allez à une fête ? demandai-je timidement.
    - Point. C’est pour le plaisir, me répondit-il avec un sourire mauvais.
    - Veuillez me suivre, lui dis-je.
    Le cœur battant, je traversais d’un pas irrégulier le fameux couloir sonore, mon acolyte aux talons. Le bureau m’apparut comme un îlot protecteur après un tel parcours semé d’obstacles et, me laissant choir dans le fauteuil, je bénis le ciel d’être encore en vie.
    - Bien, je vous demande uniquement de me donner votre prénom, la date, le lieu et l’heure précise de naissance. Je dois entrer tous ces paramètres dans le logiciel. Votre carte du ciel va apparaître automatiquement.
    Mon patient se racla la gorge.
    - Prénom : Thierry, né le 22 septembre mille neuf cent quatre-vingt-dix à Chamonix. Heure précise : 20 heures 10.
    Mes mains tremblèrent et ne purent saisir toutes ces données sur l’ordinateur. Le malaise omniprésent revêtit des contours beaucoup plus nets, s’achevant ainsi en une violente émotion. Derrière les traits du jeune homme se dessinèrent ceux d’un tout autre lui ressemblant sous des cieux plus anciens. Une jeune fille enlaçant un amour riait.
    Mon visiteur me regardait intensément. Ses yeux perçants émettaient une vive lumière que j’eus énormément de difficulté à soutenir malgré tous mes efforts de maîtrise.
    La voix d’en face, imperturbable et sèche, ajouta alors :
    - Né sous X.
    Cette dernière apostrophe, loin d’être l’ultime information nécessaire, fut la véritable flèche que me lança celui que j’avais reconnu comme étant mon fils.

     

                                                                                             Muriel Roiné

     


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