• 2ème PRIX HUMOUR

    2ème Prix en section Humour

     

    Les Grêveurs

     

    Sieur Vhô attendait impatiemment dans son grand bureau. Il tapait frénétiquement ses doigts sur le bois du meuble. Soudain, on frappa à sa porte et les deux silhouettes qu’il espérait tant voir apparurent enfin. Les deux hommes pénétrèrent dans l’immense pièce et, le visage fermé, prirent place parmi les sièges vides.

    — Alors ? s’agaça le patron, où en est-on ?

    Les nouveaux arrivants se regardèrent, le teint pâle.

    — Elles refusent de reprendre le service, répondit Ypo Phryse la tête baissée, elles ont voté la grève.

    — Mais c’est pas vrai ! Pourquoi ? Qu’est-ce qu’elles veulent ?

    — Elles disent que leur condition de travail est trop précaire et qu’elles ne peuvent plus assurer la reproduction dans pareille situation.

    Sieur Vhô se tourna vers l’autre collaborateur, demeuré silencieux.

    — Et toi, Ypo Thalmamusse, confirmes-tu cette version ?

    — Oui, Sieur. Les mêmes propos m’ont été rapportés.

    Le patron souffla, excédé.

    — Comme si je n’avais pas assez de problèmes à régler comme ça entre le service Intestinal et la malbouffe, le service Immunitaire et toutes les pourritures qui nous viennent de l’extérieur (avec un investissement assez coûteux dans les filtres respiratoires), et je suis blindé de réunions avec Cero Tornine, Norey Pinay-Phryne et Doppa Mine pour fermer le service Dépression ! Vous voulez que je vous dise ? Eh bien le service Utérin me fait drôlement chier, voilà ! Ca fait quinze ans que ça dure, quinze ans qu’elles bossent sans rien dire et il faut qu’aujourd’hui ça n’aille plus. Pile en ce moment !

    — Vous savez, se risqua Ypo Phryse, l’entreprise vient de traverser une crise existentielle particulièrement difficile. Il est peut-être normal que tous les problèmes se présentent dans le même temps.

    — Je le comprends bien ça ! Mais il y a quatre ans, pour anticiper tout problème, nous avions décidé de réguler le service avec une nouvelle organisation du travail, le fameux « Plan Contraception », une organisation beaucoup moins fatigante, beaucoup moins contraignante et beaucoup plus flexible ! Mais il faut croire que la pilule n’est pas passée car le plan a été arrêté quelques mois plus tard seulement.

    — Si ma mémoire est bonne, intervint à son tour Ypo Thalmamusse, le plan ne s’adaptait pas bien au fonctionnement du service. L’effet a été inverse à ce que nous nous attendions. A mon sens, l’arrêt a été plus efficace.

    — Non, non, vous ne me ferez pas croire ça ! Le « Plan Contraception » est appliqué dans des millions d’entreprises et fonctionne à la perfection ! Notre société est tout à fait normale, n’a aucun problème particulier et du coup, à part de la mauvaise volonté, je ne vois pas d’autres explications à cette soi-disant inadéquation. J’ai déjà été PDG vous savez, je n’en suis pas à mes premiers essais et, dans une autre vie, j’étais à la tête d’un homme tout à fait équilibré, avec lequel je n’ai jamais eu aucun problème avec le service Prostate ou Spermatique ! Le service Prostate a commencé à rencontrer quelques difficultés au bout de soixante-dix ans d’existence ! Soixante-dix ans ! Contre vingt-sept présentement ! Nous avons mis en place le « Plan Viagra », et tout c’est très bien passé ! Le service en était ravi ! J’avais Endo Rephine tous les jours dans mon bureau qui venait me remercier ! Là, je le vois plus beaucoup lui. A la place, j’ai l’impression de devoir toujours discuter avec vous !

    Les deux collaborateurs avaient un air désolé.

    — Comprenez-moi ! Entre la mise en place du service, assez fastidieuse les premières années, avec des cycles de reproduction assez irréguliers… d’ailleurs je ne sais pas pourquoi j’ai voulu le faire démarrer aussitôt, je me serais épargné des neurones blancs… mais passons… donc entre la mise en place du service, l’externalité négative qui nous est tombée dessus et qui emmerde tous les services (surtout les Seins et l’Esprit) car, oui, on n’avait pas anticipé, dans nos prévisionnels, que la production du service Utérin nous boufferait autant de ressources énergétiques, le « Plan Contraception » qui a été rejeté et maintenant une grève ! Est-ce qu’elles se rendent compte que je suis soumis à une hiérarchie, que je dois respecter les règles édictées par l’Etat de Nature ?

    — Elles vous traitent de « despote », dit Ypo Phryse.

    — Ah ah, la bonne blague ! s’écria Sieur Vhô, vous leur direz, mon cher Phryse, qu’on est tous la victime de quelqu’un ! On frise le ridicule là !

    Le patron se leva de son siège et desserra sa cravate.

    — Il faut que je me calme car je n’ai qu’une envie là, c’est claquer la porte ! Et il ne serait pas bon que je le fasse, n’est-ce pas ? Cette pauvre entreprise en perdrait sa tête.

    Alors qu’il parlait, il avait commencé à faire quelques pas dans son bureau. Phryse et Thalmamusse n’osaient interrompre ces va-et-vient. Ils semblaient avoir leur effet car, au bout de quelques minutes de silence, Sieur Vhô se rassit enfin et demanda d’une voix calme et posée :

    — Maintenant que vous m’avez rapporté les plaintes, le service vous a-t-il dit les améliorations qu’il voudrait ?

    — Les ouvrières ont manifesté le désir de parler directement avec vous, répondit Ypo Thalmamusse. Pour l’heure, elles ne veulent plus traiter avec nous.

    Une grosse veine gonfla sur la tempe du PDG. Il soupira.

    — Qu’on organise alors une rencontre, finit-il par articuler.

     

    Après une semaine d’organisation, on parvint à se mettre en accord sur une date, ce qui constituait déjà une première étape non négligeable. Le jour des négociations arriva à son tour et autour de la table on était nombreux. Sieur Vhô, en tant que PDG, présidait la séance et déclara son ouverture. La parole fut donnée au service Utérin, représenté par trois de ses plus hauts membres : Mata Ovari, qui gérait les activités ovariennes et folliculiennes, Falliopée, qui avait pour charge l’acheminement de l’ovule avec ces machines en forme de cornes, appelées « Trompes » et enfin, Luther Usse, qui était responsable de l’endomètre. Ce fut Mata Ovari qui prit la parole en premier.

    — Je suis responsable des deux filiales « Ovaires », Ovaire Ire et Ovaire Zère, depuis bientôt quinze ans. Il y a eu quelques ratés au début mais ceux-ci ont vite été corrigés.

    Sieur Vhô leva les yeux au ciel.

    — Si vous commencez comme ça, Sieur, je ne sais pas comment cette réunion va se terminer. Si nous faisons grève après autant d’années de loyaux services, c’est parce que la situation n’est plus tenable ! Mais si vous réagissez de la sorte, dîtes-vous que vous n’êtes pas à l’abri d’actes de vandalisme et que des machines, ça se ligature très facilement ! Et Ovaire Ire et Ovaire Zère, ce sera over !

    — C’est bon, j’ai compris, la coupa-t-il. Continuez, je vous écoute.

    — Bien. Donc, je disais que nous avions toujours été fidèles au poste, malgré quelques petits problèmes organisationnels lors de la mise en place du service et que nous ne reculons devant aucune tâche. Le problème est, qu’aujourd’hui, nous travaillons dans un environnement de plus en plus défavorable à la bonne production de l’ovule.

    — Je ne comprends pas de quoi vous vous voulez parler. Nous avons toujours beaucoup investi dans le service Immunitaire et l’environnement dans lequel vous travaillez ne peut être plus sûr.

    — Je ne parle pas de l’environnement physique mais psychologique.

    Il y eut un silence d’incompréhension, mais aussi de grande curiosité.

    — Oui, Sieur, vous m’avez bien entendue : l’environnement psychologique est précaire. Nous estimons n’avoir pas toutes les ressources nécessaires pour mener au mieux notre mission.

    — Dix jours par mois vous bouffez toutes les ressources énergétiques de l’entreprise ! Le service de l’Estomac fonctionne quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant cette période ! Les employés se bousillent le doigt à appuyer sur les interrupteurs « Faim » ! Sans cela, l’entreprise n’aurait pas assez de jus pour pouvoir fonctionner !

    — Je vous parle d’autres ressources autrement plus importantes, qui donnent à notre mission un sens existentiel beaucoup plus profond !

    — Je ne comprends rien… soupira le PDG. Bon, que demandez-vous ? Ca me permettra peut-être de mieux cibler le problème.

    — Nous demandons – et je parle au nom de tout le service Utérin – une augmentation des marques d’affection, une augmentation du nombre de « Je t’aime », ainsi qu’une augmentation du nombre d’orgasmes…

    Une vague de protestations parcourut la table.

    — Demander plus d’orgasmes c’est comme demander l’immortalité, chuchota le chef du service Cynisme. Tout bonnement impossible.

    — C’est scandaleux ! s’exclama le chef de la section Raison, n’est-ce pas un moyen de demander la Ménopause et de partir en retraite anticipée ! J’applaudis votre professionnalisme !

    Mata Ovari était restée très calme et avait rétorqué au mouvement de désapprobation qui s’était élevé :

    — Sans cela nous ne reprendrons pas le travail.

    Falliopée prit la suite de sa collègue :

    — Ce n’est pas un moyen pour nous d’échapper à notre rôle…

    — Oui, la retraite à soixante ans est un luxe de nos jours ! s’écria la chef du service de l’Envie

    — Mais, continua Falliopée sans se préoccuper de la remarque qui venait d’être proférée, nous ne pouvons pas accepter n’importe quelle délégation Spermatique dans nos locaux et se risquer de devoir travailler avec une qui serait opposée à notre charte éthique. Comprenez bien que nous sommes la seule unité à pouvoir concevoir un être humain, et un être humain de plusieurs kilos. Il n’y pas plus grosse production dans cette entreprise que celle que nous sommes destinés à réaliser !

    — Je vous trouve bien prétentieuse Falliopée, intervint le chef de la section Humour, vous sous-estimez le service Digestif de M. Alain Testin.

    — Je vous écoute depuis tout à l’heure, enchaîna Sieur Vhô, et je me rends compte que votre requête nous est extérieure. Si je pouvais vous accorder cela, ma foi, je le ferai volontiers, mais je suis à la tête de mon entreprise, pas de celle des autres.

    — Justement ! répliqua Luther Usse, il faudrait investir dans les études de marché et dans le service du Discernement, pour que nos choix en matière d’amour soient plus rentables, pour que nous ne nous angoissions plus d’accueillir des délégations Spermatiques.

    — Oh ! Mais nous sommes à la recherche de l’Amour Vrai, M. Usse, répliqua la responsable de la section Sentiments.

    — J’imprime pas, répondit Luther, qu’appelez-vous « Amour Vrai » à la fin ? Parce que nous nous parlons d’un amour capable d’engendrer le désir d’enfant, sa conception et son éducation. Or, moi, dans ce que je sais, votre service semble énormément travailler avec celui de l’Illusion, et ça, ça va nous foutre en l’air notre unité ! C’est pour ça que plus de moyens doivent être accordés à la section du Discernement ! Et plus d’études de marché doivent être réalisés pour que nos choix en matière d’hommes soient optimaux !

    — Ils le sont ! se scandalisa la responsable de la section Sentiments, nous recherchons le Prince Charmant, M. Usse, et des études de marché ne nous aideront en rien pour le trouver !

    — Non mais c’est comme l’orgasme ça ! s’énerva le chef de la section Cynisme, ça n’existe pas ! Soyons raisonnables un peu ! Dîtes-leur vous !

    Il venait de s’adresser à l’unité de la Raison qui, au milieu de tant d’agitation, transpirait abondamment derrière ses lunettes et avait grand mal à se concentrer. Il tenta maladroitement de sortir les quelques statistiques qui lui restaient en tête sur la probabilité de trouver un conjoint selon son origine sociale, son niveau d’étude et son âge, mais sa voix faiblarde se trouva rapidement engloutie par la dispute qui venait d’éclater. Au milieu de cette cacophonie, le responsable de l’horloge biologique, Quasimodo Rateur, tenta de s’imposer :

    — C’est bien beau de faire la cosette là, mais si le service Utérin ne fonctionne plus, je les fais sonner quand mes cloches moi ?

    Mais ce fut vain. La question mourut, étouffée, écrasée par les insultes qui fusaient de part et d’autre de la pièce avant même d’avoir pu atteindre une seule oreille. Et la veine temporale de Sieur Vhô n’en finissait plus de grossir. Excédé, il finit par interrompre tout ce chahut d’un coup violent sur la table.

    — Puisque nous ne parvenons pas à nous entendre aujourd’hui, je propose qu’une réunion soit réorganisée dans vingt-huit jours et que nous fixions, à ce moment-là, de nouvelles règles.

     

    Maeva RAJAONAH


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