• 1er PRIX NOUVELLE

     

    Sébastien Mayot

     

    Innocent

     

    — Puligny Montrachet, millésime 2008.

    Innocent versa une pluie d’or fondu dans les verres de ses convives et repartit en cuisines. Personne ne parlait ; on ne percevait que le glouglou du vin mêlé à l’orchestre du Beau Danube Bleu.

    — Strauss fils n’a qu’à bien se tenir, lâcha Boniface dans un soupir extatique. S’il a mis du talent dans son fleuve, les vignerons bourguignons ont sans aucun doute employé tout leur génie à la confection de ce cru…

    Alix acquiesça en silence, tandis que Hugues plongeait le nez dans son verre. Carafé, le vin libérait tous ses arômes et l’enivrait avant même que de le goûter.

    — Foie gras au torchon maison, ajouta Innocent lorsqu’il revint déposer les assiettes devant ses hôtes.

    — Canard ?

    — Canard, répondit-il dans un sourire pendant qu’il ajustait sa serviette.

    Le Beau Danube Bleu cessa de couler, s’effaça derrière les cordes d’une sérénade de Mozart.

    Eine kleine Nachtmusik… Vous poussez la perfection jusqu’à assurer la volupté de nos oreilles, Innocent, et je dois dire que ces violons retranscrivent assez bien le plaisir qu’éprouvent nos papilles, flatta Boniface.

    — Mes goûts musicaux sont simples.

    Il semblait presque s’excuser avec cette réponse, aussi Alix nuança-t-il :

    — Si ce n’était que ça. Vous rivalisez de raffinement avec les meilleurs restaurateurs : ce repas, exquis en tout point, promettait de l’être dès la porte de la salle à manger. Vous avez un talent rare pour l’ornementation, un goût inné pour la décoration ; on le retrouve jusque dans votre vaisselle.

    — Mais… vous avez raison ! s’exclama Hugues, qui venait de finir son plat. Que vois-je au fond de mon assiette ? Vous intéresseriez-vous aussi à la mythologie ?

    — C’est exact. Ces esquisses sont celles d’un célèbre mythe grec. Qu’en dites-vous : cet homme attablé, qui tend les mains sans parvenir à se saisir des mets divins, le nectar et l’ambroisie, qui est-il ?

    — Serait-ce… Tantale ? demanda Alix avec précautions.

    — C’est exact, une fois encore !

    — Soyons heureux de ne pas être voués au même supplice ! Nous priver de votre foie gras aurait été sacrilège, mon cher Innocent. D’une certaine manière, nous sommes un peu les égaux des dieux, ce soir.

    — Puisque vous en parlez : avec un peu d’attention, vous pourrez distinguer Pélops, le fils de Tantale, sur cette gravure.

    — Pourtant… ce Tantale semble bien seul à table !

    — Et… avec un petit effort d’imagination ?

    Il défia ses invités d’un sourire, qui plongèrent le nez dans leur assiette. Après de longues secondes où de rares hypothèses, peu convaincantes, furent avancées, Boniface jeta les armes :

    — Je donne ma langue au chat. De toute évidence, Tantale est seul.

    — En vérité, non, corrigea Innocent. Vous voyez ce plat de viande, non loin du nectar ?

    — Absolument. Mais quel lien avec Pélops ?

    — Eh bien, Pélops est en réalité…

    *CLING CLANG*

    Un bruit de cuivre se fit tout à coup entendre, interrompant Innocent dans ses explications et troublant l’attention de ses convives.

    — Qu’est-ce ? s’inquiéta Boniface.

    — Canalisations, répondit-il, laconique. Je dois m’en occuper dès demain.

    — Le rendez-vous avez le plombier est-il pris ?

    — Je verrai déjà moi-même ce qu’il m’est possible de faire.

    — Grands dieux ! Avez-vous un défaut, Innocent ? Vous devez bien avoir un pêché mignon, une faiblesse !

    — J’aime manger, sourit-il à nouveau.

    — Vous êtes un touche-à-tout et, si je peux me permettre, un excellent parti. J’ai peine à croire que vous soyez encore célibataire !

    — « Encore » n’est peut-être pas le mot juste. J’ai déjà été marié. Trois fois.

    — Eh bien ! Sans indiscrétion de ma part, se préserva Hugues avec maladresse, oserais-je vous demander les raisons de ces mariages multiples ? Divorces ?

    — Oui et non. Mes trois femmes m’ont quitté du jour au lendemain.

    CLAK !

    Un nouveau claquement se fit entendre depuis la cave. Personne ne sembla s’en alarmer.

    — Il doit pourtant bien avoir une raison à cela, insista Hugues.

    — Disons… que je les aimais un peu trop, conclut Innocent avec malice. Veuillez m’excuser, le rôti de porc ne souffre pas la surcuisson.

    Il quitta la table pour rejoindre à nouveau les cuisines.

    CLAK !

    — Espérons qu’elles n’aient pas été les proies de ce fou dangereux qui sévit depuis deux ans, lâcha Boniface à voix basse. Est-il croyable que la police n’ait toujours pas mis la main sur lui ?

    — Certaines personnes déploient des trésors d’imagination à œuvrer pour le bien, quand d’autres usent de leur génie pour satisfaire leurs plus bas instincts et faire le mal, expliqua savamment Alix. Dans ce cas précis, c’est à un magicien que nous avons affaire : aucun corps des portées disparues n’a été retrouvé, même — passez-moi l’expression — par morceaux. Que peut-il bien en faire ?

    CLAK !

    Le silence s’installa à table. Chacun concevait ses propres hypothèses dans son esprit. Ce furent les savoureuses fragrances du rôti qui ramenèrent les trois convives à la réalité du repas.

    — Quelle tendresse ! La cuisson est juste parfaite, Innocent. Je crains que ses jours en soient fort compromis…

    — Alors peut-être devrais-je aller chercher davantage de vin, s’amusa-t-il. Saint-Émilion, millésime 2007.

    CLAK !

    Le rubis sanglant du vin étancha la soif des verres. Innocent s’excusa ensuite, quitta la salle à manger et ferma la porte derrière lui. Il n’entendait que partiellement les discussions de ses hôtes, et leurs paroles ne furent plus que lointaines lorsqu’il eut tiré la porte de la cave derrière lui. L’obscurité et la tranquillité auraient été presque totales, n’étaient un mince filet de lumière et le claquement qui persévérait à intervalle régulier. Il devait y mettre fin, avant que ses convives ne soient gênés par ce tapage. Cette soirée se devait d’être parfaite.

    Il alluma l’unique ampoule de la cave, qui diffusa sa faible lumière dans le long escalier qui pénétrait sous le sol. Tout en sifflotant, il ignora la source du bruit, avança à pas sûr jusque vers les repose-bouteilles et s’empara d’un Saint-Émilion. 2007. Quand il fut en possession du cru, il revint sur ses pas et lâcha quelques mots impatients dans la pénombre :

    — Eh bien, eh bien… Fermons-la pour de bon.

    Bouteille à la main, Innocent avança. Il ferma le soupirail mal fixé que faisait battre le vent ; et il remonta, en sifflotant, auprès de ses convives.

     

     


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