• 1er PRIX EX AEQUO PROSE POÉTIQUE

     

    1er Prix Ex aequo en Prose Poétique

    La logique du crabe

     

    Assis sur une chaise au bord de la fenêtre, un vieil homme soupire au-dessus d’une lettre. La fatigue le pèse et le temps le presse, il voudrait mettre sur papier cette horde de pensées qui s’agitent en lui. Comme une dernière mission. Comme un dernier espoir. Laisser un peu de lui.

    Laisser un peu de lui, sans moi.

    Je suis apparu dans son foie comme un embryon apparaît dans le ventre de sa mère. Tout comme lui, j’ai prévenu de mon arrivée en amenant avec moi quelques symptômes. C’est ma manière d’être poli. Cela fait un peu plus d’un an qu’il m’enfante maintenant. Malgré lui. Il a voulu avorter de moi, à coups de rayons invisibles mais sacrément agressifs. Une sorte de milice de la tumeur. J’ai trouvé cela assez drôle. Et mignon aussi. Faire une fausse couche d’un cancer. Il m’a vraiment confondu avec un fœtus. J’ai voulu jouer également. Parce que je suis joueur et un peu susceptible. J’aime bien avoir le dernier mot. Après le foie, j’ai envahi la vessie, les poumons et les os. On m’a opposé un véritable arsenal de guerre. Puis plus rien. J’ai été le plus rapide, le plus fort. J’ai gagné le droit de rester, de m’installer définitivement.

    J’en suis bien content. J'aime les victoires.

    Dans le corps de mon vieil homme, j’y grossis comme un bébé, quoique peut-être un peu plus vite. Je l’épuise, l’affaiblis. Mais sa main ne recherche pas mon contact. Il me hait. Moi je l’aime bien mon vieux. Je me suis attaché à lui. Puis il me fait de la peine aussi. Alors j'ai décidé de lui faire un cadeau. Pas un cadeau de politesse cette fois, mais un vrai cadeau. Un cadeau de sympathie. Je vais me taire un petit peu. Je vais le laisser écrire sa lettre puis discuter avec Dieu. Je ne sais pas qui est ce Dieu (un ancien camarade de guerre ? un instituteur ? un médecin ?) mais il l’aime bien. Je me rends compte que mon vieux, à part ses viscères, je ne le connais pas vraiment bien.

    Puis quand il aura fini, quand sa lettre sera cachetée et son appel télépathique terminé, quand les rayons crépusculaires du soleil viendront tendrement lécher la tapisserie vieillie de son salon, dans une dernière contraction, je le ferai naître à la mort.

     

     

    Maeva RAJAONAH

     


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